The flying Abs'

J'en ai marre. De tout.
C'est idiot en même temps, je pars en vacances samedi, mais j'ai du mal à me réjouir vraiment. D'habitude oui, mais là... J'anticipe déjà ce qui m'attend au retour, et je n'ai pas du tout envie de ce qui m'attend, justement. Et j'en ai marre en général, de tout et de tout le monde. Je suis dans une de ces périodes où je hais le monde entier, à commencer par moi-même. Je verse une larme devant le pauvre gars tout pouilleux qui essaie de jouer de la flûte comme un pied dans la rue devant des passants qui n'en ont rien à foutre et font semblant d'ignorer son existence, mais je hais tous les autres. Tenez, sortez donc dans la rue, et les 30 prochaines personnes que vous rencontrerez, rangez-les dans une catégorie (on sait bien faire ça dans notre société, mettre les gens dans des catégories). Eh bien je les hais tous et je hais tous ceux de leur catégorie. Ca ne devrait pas épargner grand monde. Je me balade en évitant de croiser le regard des gens, parce que ça me donne envie de les frapper, tous et toutes, indistinctement. Et je vous hais aussi bien sûr, tous tant que vous êtes. Sauf ma p'tite soeur, elle je l'aime beaucoup, mais j'arrive pas à le dire vraiment, parce que je sais pas, je me dis que de ma part ce serait ridicule, et qui voudrait que je lui dise ça, franchement, tu m'as vu? Et sauf A. aussi, parce qu'elle je ne pourrais pas la haïr, jamais. Et C., parce qu'une heure avec elle c'est un sourire permanent. Et P. parce que c'est la vie, c'est comme ça. Et ma famille, parce que c'est comme ça aussi. Et encore E., parce qu'elle vient d'une autre planète. En fait ça fait quand même quelques personnes que je ne hais pas. C'est rassurant.
N'empêche que j'en ai marre. Marre de vivre, même. J'aimerais bien disparaître, que tout ça s'arrête, je crois que j'en ai assez vu. Et les vacances, c'est une bonne occasion. A la montagne, un faux pas est si vite arrivé. J'ai failli, une fois, partir en vol plané prolongé vers un atterrissage définitif, quelques dizaines de mètres plus bas, sur un tas de rochers à la mine peu accueillante. C'était bien involontaire à l'époque et j'ai eu la peur de ma vie. L'une des peurs de ma vie, plutôt, mais l'une des plus secouantes, de celles qui vous laissent le coeur battant et les jambes flageolantes. Mais là je suis en train de me dire, pourquoi pas, finalement. Forcer un peu la main du destin. Partir en regardant le ciel et la vallée tout en bas, quelques secondes d'apesanteur, et puis adieu tout ça. Délivrance. Oubli. Il y a pire comme décor pour un dernier coup d'oeil sur le monde d'ici bas, et ça doit être époustouflant. S'envoler comme un aigle. Enfin, comme un sac de sable, plutôt. Et puis évidemment ça ne dure pas longtemps. Et surtout on n'a pas le temps de s'en souvenir longtemps après.
Mais, hé, partir en vacances et ne pas revenir, jamais. Le rêve.
Coïncidence, c'est drôle, alors que cette idée me trotte dans la tête depuis un petit moment, je viens de lire aujourd'hui un article sur les accidents de randonnée en moyenne montagne (c'est-à-dire sans compter les accidents d'alpinisme, qui sont souvent plus mortels), qui entraînent quelque chose comme 44 morts par année en Suisse. Alors, pourquoi pas moi? Surveillez bien les faits divers ces prochaines semaines, s'il y a des morts dans les Alpes suisses, vous pourrez vous dire, hé, v'nez voir, Abs' est dans le journal.
Sauf qu'à peine arrivé, j'oublierai tout, je me sentirai le plus heureux du monde avec mes grosses godasses, mon Rucksack, ma casquette et mon appareil photo, et je savourerai chaque instant. Adieu les idées morbides. Adieu tout le reste. Et puis bon, je ne peux pas disparaître comme ça, que dirait ma famille. Et puis j'ai encore des tas de trucs à ranger et à régler chez moi. C'est marrant, c'est ça qui me dérangerait, me dire que j'ai laissé du bordel derrière moi que d'autres devraient trier et ranger. Même si j'étais dans une situation désespérée, genre perdu au fond d'une crevasse sans rien à bouffer, c'est ça qui me maintiendrait en vie, qui me donnerait l'énergie pour tenir encore et faire des efforts surhumains pour en sortir. Il y en a qui ne veulent pas mourir, il y en a qui pensent à leurs enfants, moi je penserais au trucs laissés en plan avant de partir. Je sais, c'est très con, mais on se raccroche à ce qu'on peut.
Donc voilà, il faudra se résigner à revenir, parce que d'ici le week-end, je n'aurai pas réglé toutes les affaires courantes.
Et assumer ce qui m'attend au retour.
Quand être bordélique peut vous sauver la vie.
Et merde.
Donc voilà, si vous voulez recevoir une superbe carte postale originale et inspirée, du style "Il fait beau, il fait chaud, le jour je marche avec mon sac à dos, le soir je mange du risotto, la nuit je fais un gros dodo", donnez-moi votre adresse d'ici vendredi soir ("Ecrire à l'Abs'", là, en bas de la page). Promis juré, je vous en envoie une.
Bon, vous le ferez pas, la paranoia du blogueur, je sais, jamais d'informations sensibles, je ne le ferais pas non plus si j'étais vous. Reste que je ne suis pas un dangereux psychopathe. Psychopathe, peut-être, mais dangereux, non. Je vous promets sur mon honneur (même si je ne sais pas trop ce que ça veut dire) que je ne viendrai pas mettre le feu chez vous. Et que je ne vous enverrai pas de lettres d'amour, ni de souris mortes. Et puis la maison Abs' & Co. Inc. a une politique très restrictive en matière de transmission de vos données personnelles à des tiers. En fait même en m'arrachant tous les ongles ou en me massacrant les gonades à coups de matraque, on ne pourrait pas me faire cracher le morceau. De toutes façons je m'en fous, je n'ai besoin ni des uns ni des autres. Alors ayez confiance, braves gens, Abs' est gentil, Abs' est votre ami.
Bon, si vous n'en avez rien à foutre de mes cartes postales, dites-le tout de suite, ça m'évitera de me fatiguer. Moi je propose ça, c'est pour faire un geste sympa, et voilà comment on est reçu. Soyez bons avec les gens, tiens. Je vous hais tous.
Ok, j'arrête là les conneries (pour le moment ,parce que le pire c'est que je risque de revenir). A bientôt (peut-être, parce qu'on ne sait jamais). Ne pleurez pas, et soyez sages.
Ecrit par Absurdus, le Jeudi 31 Juillet 2008.
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